Interview

Chantal Comte

Après ma rencontre avec Maryse Samaroli, je vous propose une interview d’une autre toute grande dame dans l’univers des spiritueux, et plus particulièrement le milieu du rhum agricole Français, Chantal Comte.

Chantal Comte est en effet la première à avoir, dès le début des années 1980, sélectionné et embouteillé des rhums des Antilles Françaises directement à la source. Le plus souvent à hauts degrés et bien sur sans ajouts quels qu’ils soient.

Depuis, chaque sélection est saluée par la critique comme étant de toutes grandes réussites et ces embouteillages sont particulièrement prisés des collectionneurs et amateurs de bonnes choses.

Je vous propose donc de partager avec vous la discussion que j’ai eue avec cette grande dame…

Pouvez-vous vous présenter ? Vous n’avez pas été active que dans le rhum, je pense même que ce n’était pas votre activité principale en fait ?

Effectivement, j’ai été vigneronne dans la vallée du Rhones durant 35 ans, et je suis toujours propriétaire du vignoble mais néanmoins je ne m’en occupe plus depuis 5 ans.

J’ai œuvré à la création de l’AOC costières-de-Nîmes afin de rendre ses lettres de noblesse aux vins de cette région.

C’était un travail de 15 heures par jour, mais il y a un moment où nous avons décidé, avec mon mari, d’arrêter.

Le vin a été une grande expérience, mais parallèlement à cette activité, je m’occupais du rhum aussi. Juste que cela me prenait 10% de mon temps alors que maintenant ce n’est plus que ça.

Comment avez vous eu cet intérêt, cette passion et comment la possibilité d’embouteiller tant de choses s’est elle présentée ?

Je me suis assez vite passionnée pour le rhum, puisque mon père avait des concessions automobiles dans les Antilles, et donc j’y avais accès « facilement ».

Ce produit est tellement riche d’histoire, d’histoire de la France en Amérique, de flibustiers, d’exportations, d’avoir remplacé l’armagnac et le cognac durant la guerre… Donc le rhum a une histoire très importante.

Cela me fascinait et j’ai pensé, avec beaucoup de naïveté, qu’avec le vin, l’un et l’autre profiteraient de la notoriété de l’autre… Mais en fait, pas du tout.

Finalement, ce sont deux mondes parallèles qui ne se rencontrent jamais. J’avais des clients qui n’ont jamais connu le rhum et inversement, d’autres qui ne s’intéressaient pas au vin. Il y avait une sorte d’étanchéité entre les deux produits.

Et donc, au fil de nos rencontres sur place, j’ai découvert qu’une dégustation de rhum était aussi fantastique et complexe que le vin. Et du coup je me suis passionnée pour aller déguster à droite et à gauche en Martinique… C’était des amis, on les connaissait tous au final.

Andrée Depaz, qui était un grand agriculteur, un précurseur dans le respect de l’environnement a été un homme très important pour moi, il m’a tout appris avec Paul Hayot qui était son ami et directeur.

Tous les deux m’ont enseigné ce qu’était le rhum… c’est comme si vous commenciez dans le vin avec le président de Petrus en fait.

Et puis un jour, en 1983, j’ai inventé un métier… Sélectionner des rhums chez les producteurs et les mettre en bouteilles pour mon compte.

En ces années, c’était la crise totale dans le monde du rhum, il ne se vendait presque rien. Même sur place, quand vous alliez chez quelqu’un, on ne vous proposait pas de rhum. Ils n’étaient pas fiers, ils n’avaient pas confiance en leurs produits. On vous proposait du whisky, du porto etc…. et moi ça m’a beaucoup frappé !

Moi quand j’y allais, je leur disais: « Mais vous faites du rhum, faites moi goûter vos produits ! « 

Je plaidais autant pour le rhum que pour mes vins et je pense que j’ai beaucoup contribué à faire avancer les choses là-bas. Même si moi, j’ai payé pour apprendre, car pendant 20 ans, je n’ai presque rien vendu. J’achetais mais ça ne se vendait pas vraiment.

Au fil du temps, mes premiers embouteillages ont eu du succès et sont mêmes devenus des objets cultes auprès des collectionneurs et autres amateurs de spiritueux.

Je me suis obstinée contre l’avis de tous…J’aurais voulu acheter toute la Martinique en fait, mais bon, on ne fait pas ce qu’on veut.

Partout où j’allais, on me disait qu’on n’achetait pas des boissons pour docker, comme m’a un jour dit un anglais. Mais à force d’être ambassadrice des rhums à travers le monde ça a commencé, bien que pendant longtemps j’aie prêché dans le désert !

Au début, mes premiers embouteillages je les ai faits pour André Depaz qui ne vendait presque rien. Il souffrait vraiment, la distillerie manquait d’investissements etc… J’ai été vers ceux dont j’aimais vraiment les produits.

J’ai inventé ce métier, car il existait dans le whisky mais pas dans le rhum. Je me suis inspiré des « blender and bottler » en Ecosse pour faire pareil mais en Martinique dans un premier temps.

Surtout que vous avez assez rapidement pris le parti d’embouteiller en brut de fût, ce qui ne se faisait pas trop à l’époque

Effectivement, j’ai été la première à faire des rhums bruts de fût, mais attention, on ne le fait que quand il y a une raison… ils ne sont pas tous prêts à être embouteillé de la sorte, tout n’est pas digne d’être proposé en brut de fût.

C’est une question d’équilibre, de complexité… D’ailleurs maintenant, on voit fleurir des bruts de fût là où il ne faudrait pas !

Ça passe par une éducation du goût, quand je présente un rhum brut de fût, j’explique que cela ne se boit pas… on prend une goutte et on attend que la salive réduise le produit et là on a toute la complexité sans les brûlures de l’alcool.

Quel serait votre embouteillage dont vous tirez le plus de fierté ?

Les premiers rhums de chez Depaz, quand c’était toujours sa propriété, ça laisse un souvenir extraordinaire de dégustation.

C’est comme les vins d’Henri Jayer, j’ai eu la chance d’avoir sa confiance et d’avoir le droit d’acheter ses bouteilles alors que je n’étais dans le monde des vins que depuis 3 ans. Maintenant ce temps est révolu.

J’ai eu la chance d’avoir les plus grands maîtres…

Mais dans tous ce que j’ai choisi, j’ai toujours été d’une rare exigence et je continue ainsi. C’est-à-dire que je n’avais pas besoin d’embouteiller des rhums, mon métier s’était d’être vigneronne.

Donc si je ne vendais pas, ce n’était pas très grave au final. Je ne basais pas ma vie là-dessus.

Exactement, et c’est là qu’on peut voir la différence entre une personne qui doit sélectionner, même si elle ne trouve rien de fantastique, et vous qui aviez tout le loisir de chercher.

Voilà, et ça peut durer des années…. là ça fait 3 ans que je n’ai plus rien trouvé et si je ne trouve pas, ce n’est pas grave.

Mais ça devient de plus en plus dur, d’abord car les prix ont augmenté fortement, et en même temps le rhumiers se disent que ce que j’ai fait, pourquoi pas eux ?

J’ai la chance d’avoir un nez et un palais qui fonctionne plutôt bien, je ne peux donc pas admettre d’avoir quelque chose de moyen…. ou juste bon.

Je n’ai pas envie de me donner du mal pour quelque chose qui sera « juste » bon. Il me faut l’excellence.

Avez-vous une maison avec laquelle vous n’avez pas encore travaillé qui vous intéresserait ? Je pense à Longueteau, Bally ou Neisson par exemple…

Alors vous savez, il y en a certains comme Neisson qui n’ont vraiment pas besoin de moi non plus.

Au début je l’ai vraiment fait par amitié envers André Depaz qui était désespéré avec des gros stocks qu’il ne vendait pas. Tous à l’époque souffraient de ça, faire du rhum est un énorme investissement, c’est très dur comme milieu.

En fait, c’est surtout une question de feeling, par exemple avec Daniel Baudin qui a été sacré meilleur maître de chais au monde, j’ai eu des dégustations passionnantes et cela a débouché sur de très belles cuvées.

C’est, égoïstement, ce que j’adore dans mon métier en fait.

D’ailleurs, pour revenir à ces La Mauny sélectionnés avec Daniel, comment cela se passe t il ?

Daniel est très respectueux du choix de chacun, simplement dans l’assemblage que je fais, c’est mon goût et il le respecte.

Il se fait que cela a été au goût de beaucoup de monde, mais je ne fais pas cela dans un but commercial. Je n’essaie pas de plaire, c’est vraiment le dernier de mes soucis.

Ces sélections, c’est une aventure qu’il faut savoir supporter, on parle tout de même de 48 à 50 barriques de rhums à déguster sur une matinée afin de valider l’assemblage. Des celles-ci, j’en ai gardé 16 pour le 2001 par exemple.

J’en bois très très peu, chaque goutte doit être dégustée comme un trésor. Une goutte me suffit pour avoir toutes les informations dont j’ai besoin. Je suis ainsi capable d’aller jusqu’au bout avec les mêmes sensations vu que mon palais n’est pas abîmé par des dégustations trop violentes.

Les 2001 et 2006 sont vraiment magnifiques et vraiment, les grandes bouteilles il ne faut pas les partager avec n’importe qui. Il faut le faire avec des gens qui vont pouvoir les apprécier à leur juste valeur.

Il faut se battre pour la qualité. Un auteur japonais a dit que l’on ne devait garder dans sa maison que ce qui donne du plaisir… Si vous l’appliquez, beaucoup de choses partent !

C’est pareil dans les spiritueux, il ne faut boire que ce qui est excellent.

Vous avez eu la chance de proposer des rhums pré AOC et post AOC, que pensez-vous que cette appellation à apporter au monde des spiritueux français ?

J’ai longtemps œuvré pour qu’on arrête avec ces rhums noirs, sirupeux remplis de chicorée, caramel ou autres…

J’ai été celle qui ait dit à Jean Pierre Bourdillon, qui était président du coderum, que le rhum devait avoir une AOC. Si on voulait défendre le rhum, il fallait d’abord commencer par là.

Je suis respectueuse de la règle, et l’AOC est une chance que nous avons car pas mal d’autres font vraiment n’importe quoi.

L’AOC est un garde fou, une garantie d’un produit de qualité. C’est essentiel.

C’est un produit que j’ai défendu, que j’ai mis en avant et que j’ai essayé de mettre à la mode… j’en ai conscience en vieillissant.

Ce n’est pas prétentieux de ma part de le dire, c’est juste la réalité.

Vous n’avez « que » des embouteillages en provenance des Antilles Françaises, n’avez-vous jamais été tentée de vous essayer aux rums de traditions anglaises ?

Le problème du rhum est que beaucoup de choses différentes s’appellent rhum en fait. La cachaça par exemple est un rhum, mais ce n’est pas du tout le même produit !

Je ne me retrouvais pas dans ces rhums dont les processus étaient différents en fait. On donne le même nom à du rhum industriel de mélasse et du rhum agricole. Il devrait y avoir deux noms en fait, ce n’est pas du tout la même chose.

Mais non, je n’ai jamais été intéressée par les rums anglais parce que encore une fois, je me suis focalisé sur ce que je voulais défendre… Donc le rhum, l’AOC et surtout et avant tout, la qualité.

Clairement, les plus grands rhums sont les rhums agricoles.

Encore une fois, je reste fidèle aux rhums de Martinique même si j’ai goûté d’excellentes choses en Guadeloupe et bien sûr à Marie Galante.

En tant que femme, vous êtes une des seules avec Maryse Samaroli à sélectionner et embouteiller, pensez-vous que cela joue dans ce monde plutôt masculin ?

C’est une excellente question, parce que je l’ai déjà vérifié dans le vin.

J’avais un caveau, et je voyais des couples arriver pour le visiter. Seuls les hommes descendaient pendant que les femmes restaient dans la voiture… je me suis dit que ce n’était pas possible et j’ai aménagé ma cave pour la rendre intéressante aux yeux des femmes aussi.

Quand les femmes étaient là, elles écoutaient ce qui se passait lors des dégustations.

Les femmes sont plus capables de déceler des choses car à l’époque c’était elles qui faisaient la cuisine, c’était elles qui élevaient les enfants, c’est elles qui sentaient si l’enfant était malade ou non, etc…. Les femmes ont un côté plus « sauvage » ou « animal » vu qu’elles mettent au monde les enfants, elles ont appris à plus se servir de leur nez que les hommes.

Le nez est maintenant un sens tabou dans notre société. On peut dire tout à quelqu’un, mais jamais qu’il sent mauvais par exemple.

Je donnais des cours à des enfants de primaires pour leur apprendre à reconnaître des arômes, j’ai dû arrêter car certains parents s’étaient élevés contre ça car ils trouvaient que je faisais apologie de l’alcool.

Bien entendu ce n’était pas le cas, je leur faisais reconnaître du coca cola à l’aveugle et ils me trouvaient beaucoup d’arômes distincts.

Certains étaient vraiment des surdoués de la dégustation et c’est dommage… dans l’enfance, on peut de temps en temps saccager des dons naturels car on les étouffe.

Quel est votre regard sur le monde du rhum actuel ? Comment percevez-vous l’évolution de ce spiritueux et qu’est-ce que cela vous inspire ?

Je trouve qu’il y a de plus en plus de gens qui veulent apprendre… les jeunes sont aussi très intéressés.

Ils essaient de comprendre et apprendre et beaucoup me contactent pour dire qu’ils adorent mes produits. Comme je le dis des fois à mon mari, je suis l’idole des jeunes 🙂

Ils arrivent avec un état d’esprit neuf et ouverts, c’est vraiment sympathique.

Sinon, il faut garder des gens passionnés comme Daniel Baudin et ne pas vouloir à tout pris sortir des choses neuves pour sortir des choses neuves… Si je pouvais, j’aurais toujours du Depaz 1975 personnellement tellement c’était bien.

A notre époque il faut sortir des produits toujours plus innovants, mais c’est juste du marketing… pour la vraie qualité il n’y a pas besoin d’être innovant.

Je vais vous dire quelque chose, l’innovation remplace souvent le vrai talent en fait. On remplace les choses excellentes par des produits dont on peut dire qu’ils sont originaux… mais ce n’est en rien un gage de qualité !

Ma seule inquiétude, c’est les dérives. il faut rester fidèle à la qualité et ne surtout pas passer à des rhums sirupeux et noirâtres… Je peux comprendre que la réalité économique puisse faire faire des bêtises mais il faut résister.

Dernière question, avez-vous déjà des pistes pour les prochains embouteillages ?

Je ne suis vraiment pas à l’abri d’une révélation mais aujourd’hui les gens sont moins enclins à vendre. Au début j’aurais pu acheter toute la Martinique mais là c’est fini.

J’ai eu une piste, mais cela ne s’est pas fait mais je reste curieuse et surtout libre.

3 Comments

  1. Bonsoir
    et avez vous testé le 2005 ? Ma dernière dégustation au moment du dessert, accompagné d’un fondant au chocolat noir (à la demande d’un très bon pote invité) Une tuerie, simplement.
    Moi qui suis plutôt de la pensée « le bon rhum se suffit à lui même »… et bien l’association était juste tip top

  2. Merci Roger pour cette magnifique interview de la non moins magnifique Chantal Comte.
    Dommage qu’elle n’ai pas réussi à dégoter d’autres pépites. J’ai encore dégusté le 2001 et 2006 cette semaine et se sont mes 2 agricoles préférés dans mon bar 👌

    1. Merci Flo !

      Oui, ces 2001 et 2006 sont vraiment incroyables…. je les adore aussi et ne sais toujours pas dire quel est mon préféré 🙂 ça dépend du moment !

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